Eugène Ekeke en entretien
L’annonce de l’octroi par le président de la république camerounais des appartements aux joueurs de l’expédition du mondial 90 alimente les débats sur le triangle national et au-delà. L’un des héros de cette épopée, Eugène EKEKE revient sur les circonstances qui ont réactivé ce vieux dossier. Pasto comme on le surnomme communément se prononce également sur les tensions entre les différentes générations des Lions Indomptables, les rapports entre Joseph Antoine Bell et Samuel Eto’o, la clochardisation de Stephen Tataw et de nombreuses autres questions. Entretien!
RSI: La satisfaction est le sentiment général des Lions Indomptables de 1990, après la décision du Chef de l’Etat confirmant l’octroi des logements promis depuis 30 ans. Est-ce du politiquement correct que vous faites ou bien vous êtes vraiment sincères dans vos remerciements ?
Eugène Ekeke: Nous sommes sincères parce qu’au-delà de l’aspect matériel, c’est la symbolique qui est importante. Personnellement, je prends cet acte du Chef de l’Etat comme une distinction et une décoration de la nation. Le pays est reconnaissant envers ses fils qui lui ont procuré un moment fort. Ce qu’on a fait en 1990 fait aujourd’hui partie de la mémoire collective. Même ceux qui étaient bien jeunes à cette époque, se souviennent de ce qu’ils faisaient et où ils étaient ! Cette histoire fut belle pour le Cameroun et pour toute l’Afrique.
Entre vous acteurs de cette génération dorée de 90, est ce que vous vous dites que vous avez réussi l’exploit le plus retentissant du football camerounais ?
Oui. L’année 1990 est un marqueur. Avant cette Coupe du monde, l’essentiel pour les africains était juste de participer au Mondial ou de ne pas être ridicule comme le Zaïre en 1974 qui avait pris une valise de but. Même si la Tunisie en 1978, le Cameroun en 1982 et le Maroc en 1986 ne sont pas rentrés bredouilles, aucun pays africain n’avait jamais franchi le 1er tour d’une Coupe du Monde. En 1990, on l’a fait ! On a atteint les quarts de finale et nous sommes tombés les armes à la main. Ça reste un exploit immense pour l’Afrique.
Mais malgré cet exploit, comment comprendre la reconnaissance tardive de l’Etat ? Puisque même vos sélectionneurs adjoints en 1990, n’ont eu certaines primes promises à l’époque que très récemment ?
Ce n’est pas à moi de vous répondre sur ce sujet. Et si l’on veut vraiment répondre à cette question il va falloir faire une analyse globale de beaucoup de choses.
Mais il y a eu plusieurs blocages à la réalisation de la promesse présidentielle ?
C’est certain. Parce que c’est en Juillet 1990 que le Président de la République décide de l’octroi des logements. Après les choses se polluent et se bloquent. En plus des 22 joueurs bénéficiaires, on se retrouve avec plusieurs autres noms sur la liste. Le dossier se complique donc et les négociations s’arrêtent.
Qui a élargi la liste et pourquoi vous, les joueurs, n’avez pas relancé le dossier à temps ?
Je ne sais pas qui a élargi la liste et puis nous à cette époque étions encore plongés dans nos carrières respectives. Après la Coupe du Monde, personne ou presque n’a tout de suite raccroché les crampons pour suivre un pareil dossier. Je dois remercier les journalistes notamment Martin Camus MIMB, qui depuis quelques années a fait de notre campagne en Italie un sujet majeur en sport. Lui et bien d’autres ont fait du 8 juin, date du match Cameroun/Argentine, symbole de notre parcours en Italie une date inoubliable pour les camerounais. Ces évocations ont relancé les choses quoi qu’on dise.
Non ! C’est le Président en personne qui a voulu à travers ces logements honorer à jamais notre génération. Je dois vous rappeler que le Président Biya était lui-même au stade à Guissepe Meazza. Il a assisté à ce Cameroun-Argentine et après notre victoire, il a reçu les félicitations de tous les autres Chefs d’Etat présents. Donc même pour notre Président, ces moments restent inoubliables. Il a d’ailleurs dit dans la correspondance qu’il nous a adressé que la nation restera ‘’éternellement reconnaissante’’.
Eugène EKEKE, quelle est la nature aujourd’hui de vos relations dans ce collectif des anciens de 1990 ?
Nous ne sommes plus des collègues seulement, nous sommes des compagnons à vie !
Tout d’abord il est bon de savoir qu’il pleut sur tous les toits. Chaque famille a ses problèmes ! Dès que j’ai dit ça je dois ensuite vous rappeler que Stephen Tataw a eu la reconnaissance du pays, d’une manière ou d’une autre. Il fut Directeur administratif des équipes nationales. De son vivant notre ancien capitaine avait fait le choix de collaborer avec les dirigeants du football camerounais. Et donc quand nous étions régulièrement en revendication contre ces dirigeants, Stephen était malheureusement en face de nous. Mais nous l’avons toujours épargné de toute critique. Et quand on a voulu en savoir plus sur ses conditions de vie à la FECAFOOT, il nous disait toujours que tout allait bien. Que pouvions-nous faire ? On était loin d’imaginer que Stephen n’avait même pas de couverture sociale ou des difficultés avec ses salaires ! Sachez qu’on ne pouvait pas entendre les cris de notre capitaine, et refuser d’agir.
Votre son de cloche est très différent de celui de d’Emmanuel MABOANG KESSACK, membre lui aussi de la génération 90 ?
(Courroucé et embarrassé) Ecoutez, les sorties de MABOANG nous mettent sincèrement très mal à l’aise. Roger MILLA est d’ailleurs très fâché contre lui !
Vous êtes fâché peut-être parce que lui, il dénonce les vrais maux qui minent votre groupe. Maboang Kessack ne dit-il pas la vérité ?
Vous savez, nous aimons beaucoup Pelé (Sobriquet de Maboang Kessack ndlr). Voilà pourquoi la veille de l’élection à la FECAFOOT en 2018, nous l’avons supplié de retirer sa candidature. Parce qu’on ne comprenait pas qu’il soit candidat alors qu’il a fait toutes les réunions avec nous chez Roger Milla. Et ces réunions avaient pour unique but de fédérer tous les footballeurs derrière Joseph Antoine Bell. Jusqu’au jour de l’élection, on pensait avoir réussi à convaincre Maboang qui en salle des travaux était même assis à côté de moi. Quand il confirme sa candidature ce jour-là, nous sommes tous surpris ! Je vous parle de Maboang Kessack mais je peux aussi vous parler de Tchinda, un autre ancien joueur dont le maintien de la candidature à cette élection nous a surpris. Au final, ils ont eu combien de voix ? Leurs candidatures n’avaient pour seul objectif que celui de nuire à celle de Bell. Il faut donc que Maboang arrête de nous emmener dans la boue.
Eugène, quelle appréciation faites-vous de la réaction de Serge Branco, membre de la génération 2000 qui estime que les médaillés d’Or olympiques méritent également une véritable reconnaissance du pays ?
La génération 2000 a énormément apporté au Cameroun et Omam Biyik ne me démentira pas, lui qui a accompagné dans ses débuts (CAN 96 et Coupe du Monde 98) cette génération à qui nous avons passé le témoin. Cette génération a remis le Cameroun sur la scène africaine après une longue traversée du désert. Mais cette génération doit reconnaître que Italie 1990, c’est autre chose.
Mais pourquoi vous ne le leur dites pas clairement au sein du CALIF (Collectif des Anciens Lions Indomptables) ?
Pourquoi vous ne leur dites pas que dans cette organisation créée, vous avez un statut différent du leur ? En écrivant au Chef de l’Etat au nom du CALIF pour ne bénéficier que de 22 récompenses, ne pensez-vous pas que c’était malhonnête vis-à-vis des autres générations des Lions Indomptables ?
Toutes les générations peuvent utiliser le CALIF pour leurs revendications ! Le CALIF appartient à tous les internationaux camerounais senior de football. Avant de se lancer dans des revendications cependant, il faut bien préparer son dossier, bien argumenter, trouver les angles d’attaque. En 1990, je le répète, le contexte était particulier. C’est un fait, ne faisons pas comme si ce n’est pas la vérité ! La génération 2000 n’était pas dans les mêmes dispositions que nous. Et puis, que cette génération ne fasse pas comme si elle n’a jamais rien eu de l’Etat du Cameroun ! Si elle a en tout cas des revendications, on va l’accompagner.
Est-ce que finalement on ne confond pas le débat Eugène Ekeke ? Au lieu de parler de récompense par génération, pourquoi ne pas militez tous ensemble pour que soit mise sur pied enfin, une vraie politique sur le statut du footballeur international dans notre pays, terre de champions ?
Il me semble que vous êtes bien un camerounais. Dans ce pays cher ami, les choses ne se décident pas sur simple volonté ou simple claquement de doigt ! On y va étape après étape. Le CALIF l’a bien compris et c’est pourquoi nous avons obtenu cette première victoire. Maintenant nous réfléchissons sur la suite qui concerne effectivement le dossier des anciens sportifs qui au prix de beaucoup de sacrifices ont remporté des médailles et des trophées qui ont honoré le Cameroun.
Vous y réfléchissez seulement encore ? Alors que plusieurs d’entre vous anciens joueurs, avez occupé ou occupez toujours de hautes fonctions ? Vous-même Eugène Ekeke avez été Vice-Président de la FECAFOOT, Roger Milla est Ambassadeur Itinérant et a l’oreille de tous les décideurs du sport dans ce pays. Comment en êtes-vous encore à réfléchir sur ce qui vous concerne au premier chef ?
Effectivement j’ai eu le privilège d’être à un moment donné le Numéro 2 de la FECAFOOT. Et à cette époque, j’ai veillé à ce que les joueurs soient assurés. J’ai, en compagnie de plusieurs, œuvré pour que la FECAFOOT quitte le sous-sol du stade Ahmadou Ahidjo pour se doter d’un véritable siège. Quand j’arrivais à la FECAFOOT, il y avait 6 mois d’arriérés de salaire et les hôtels refusaient d’héberger les équipes nationales parce qu’elles y laissaient d’importantes ardoises financières. En quittant, la FECAFOOT pour des raisons que je ne voudrais pas évoquer ici, elle était redevenue crédible ! Ce bilan non exhaustif, c’est pour dire que quand un footballeur est aux affaires il y a diligence et professionnalisme dans la conduite desdites affaires. Mais vous êtes-vous posés la question de savoir, combien d’anciens footballeurs occupent des postes stratégiques de décision ? Et pour combien de temps d’ailleurs ? Vous finissez par comprendre pourquoi on exigeait que tout le monde fasse bloc derrière Joseph Antoine Bell pour qu’enfin on confie enfin la présidence de la FECAFOOT pour 4 années seulement, à un footballeur. Donnez-nous juste 4 années et vous verrez !
Les trahisons entre joueurs, sont-elles le seul élément qui justifie l’échec de Joseph A. Bell à l’élection à la FECAFOOT de 2018 ?
Non et je dois l’avouer ! Il y a aussi qu’on a eu à faire à un système extrêmement verrouillé et vicié. Ce système a des hommes qui n’aiment pas le football, mais plutôt des hommes qui aiment les retombées et les privilèges du foot. En somme, le football camerounais est en otage.
On revient au point de départ. Et si les footballeurs se mettaient véritablement ensemble, ne pensez-vous pas que les choses seraient différentes?
Je suis d’accord. Notre milieu est un espace très réduit pour de très fortes têtes ! Je vous dirai par exemple que Joseph Antoine Bell a rencontré Samuel Eto’o avant l’élection de 2018. Bien qu’étant son aîné c’est Jojo qui a fait le déplacement vers Samuel sur notre insistance. Après il y a eu des maladresses qui ont entraîné des susceptibilités et des réactions.
Des réactions comme celles de Samuel Eto’o sur sa page Facebook après l’émission télé à laquelle participe le candidat Bell, à quelques jours de l’élection à la FECAFOOT ?
Oui. Et en tant que Directeur de Campagne de Bell, je lui avais déconseillé cette émission. Il y avait trop de risque. Et puis plus tard il y a donc eu cette réaction de Samuel (…) Dans tous les cas, les footballeurs ont donné une image que l’on ne voulait pas et l’objectif de voir un footballeur diriger la FECAFOOT n’a pas été atteint.
Ce conflit inter-générationnel est-il un vrai problème ?
Oui mais il ne faut pas être fataliste. Tout peut se régler et je pense que Samuel Eto’o a un grand rôle à jouer pour qu’on retrouve l’apaisement. Nous sommes une famille. Si j’ai l’occasion de le voir je le lui dirai.
Mais n’a-t-il déjà pas tenté de jouer ce rôle ? Dans son message hommage à Stephen Tataw il a évoqué cette réunion de Juillet 2014 au Hilton ou il convie toutes les générations des Lions Indomptables. Et même ce congrès général entre vous a capoté !
Est-ce que la vie se gagne d’un seul coup ? Il faut continuer d’essayer. Il faut plusieurs tentatives. Être persévérant. En tout cas si je le vois je le lui dirai. Il y a ce confit intergénérationnel à régler, mais aussi ces accrochages entre propres équipiers de la génération de 2000. Sincèrement on doit régler tout ça !
Entre les joueurs de 2000, quel est le souci ?
Le brassard retiré à Rigobert Song. C’est cela l’origine de tous les maux. Paul Le Guen a déstabilisé profondément cette génération parce que Samuel Eto’o n’avait pas besoin de brassard. Dans tous les cas on doit transcender tout ça et nous remettre ensemble.
Eugène Ekeke, est ce que ces problèmes des joueurs ne sont pas aussi renforcés par la prolifération des mouvements d’association que l’on observe dans votre milieu ?
Il n y a pas de prolifération d’association de joueurs, mais il y a une évolution. Quand nous rentrons d’Europe, nous créons l’UFC, Union des Footballeurs du Cameroun. Ensuite c’est l’AFC, Association des Footballeurs du Cameroun, qui deviendra SYNAFOC, Syndicat des Footballeurs du Cameroun. Je ne connais pas autre chose.
Entretien réalisé par Hervé Junior MENOM, RSI

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *